Le conflit de Badinter : la vision minoritaire et la sollicitude.


N’ayant pas encore lu son livre, je ne me permettrai pas de le critiquer. D’ailleurs, je trouve qu’elle a en partie raison : on se prend très mal pour développer certaines initiatives, comme la promotion de l’allaitement – il y a bel et bien un risque de culpabilisation qu’on pourrait éviter en centrant l’allaitement autour de l’expérience de la mère et pas au nom du bien-être de l’enfant (discuté ici). De même, je ressens aussi un certain malaise lorsque l’on voudrait justifier le bien fondé de certains choix -comme l’accouchement non médicalisé- exclusivement à partir d’une lecture physiologiste (« il faut laisser les hormones faire le travail parce que le plus important, c’est de laisser vivre son instinct… »).

Par contre, les propos tenus dans les interviews qu’elle a donné donnent déjà de la matière à situer où est le problème et, à mon sens, il est à deux niveaux :

1.Le refus à admettre les courants minoritaires / différents au sein du féminisme

Aux années 70, la deuxième vague du féminisme a surgit dans un élan de questionnement d’une pensée unique, masculine, patriarcale. L’objectif de féministes de cette période (comme S. de Beauvoir), était de démontrer que ce qui était présenté comme « universel » n’était, en réalité, que l’occultation du point de vue des femmes, pour faire valoir les intérêts des hommes.

Mais, le féminisme s’est institutionnalisé depuis ses premières conquêtes, développant lui-même aussi une sorte de pensée unique dans ce que l’on pourrait appeler « sa ligne traditionnelle ».

A partir de ce courant, que l’on pourrait qualifier de majoritaire (surtout dans les pays francophones) -puisqu’il est souvent reconnu par les autorités académiques et politiques-, on a l’impression qu’on trace actuellement des frontières entre ce qui serait ou pas féministe. Ainsi, des visions minoritaires, comme les féminismes appelés « différentialistes » ou même « maternalistes » sont délégitimés… ne parlons même pas des féminismes à connotation religieuse ou ethnique… Un féministe ne saurait porter le voile islamique, c’est bien connu!

Un courant majoritaire qui délégitime les autres? ça sent le rapport de domination, ça… Au sein d’un mouvement émancipateur… Surtout que celles qui se revendiquent porteuses du « vrai courant féministe » sauraient mieux que les autres ce qui est bon pour ces dernières : « non, tu ne porteras pas de foulard! c’est un signe d’oppression. on s’en fout si tu essaies de nous faire croire que tu le portes pour revendiquer ton appartenance -ou plutôt ta non-appartenance-, comme un retournement de stigmate  » ou « oui, tu dois avoir une carrière et du succès professionnel coûte que coûte, même si ça implique laisser tes enfants dans une crèche de piètre qualité 10 heures par jour, à partir de 3 mois…. et que ça te brise le cœur c’est pas important! refuse la culpabilité (car il s’agit d’office de culpabilité et pas d’un sentiment plus simple comme la frustration de ne pas pouvoir continuer à te blottir encore quelques mois contre le corps de ton bébé)! nous l’avons bien fait avant toi! »

2. Confusion entre « maternité » et solidarité envers les plus vulnérables – l’éthique du soin.

En même temps,  E. Badinter, dénonce les « dérives réactionnaires » des autres courants qui érigeraient « la maternité en modèle politique ».

Je trouve cette prise de position inquiétante de la part d’une féministe.

Confondre maternité (essentiellement féminine) et capacité à soigner les plus vulnérables (enfants, malades, vieux, infirmes…) c’est suggérer que l’aptitude au soin serait sexualisé.

Aucune femme et aucun homme qui choisissent de donner (même temporairement) la priorité aux soins à ses être chers avant une carrière, la réussite matérielle et la notoriété se posent la question  « est-ce que je suis en train de réaliser une tâche féminine (et donc pas valorisée)? » « Est-ce que en faisant ça, je suis en train de me soumettre à l’autre sexe? » Ceux et celles qui soignent les autres par choix le font mus par le désir de donner aux autres ce dont ces autres ont besoin.

C’est de sollicitude qu’il s’agit. Pas de culpabilité, pas d’obligation.

Comme Fabienne Brugère soutient dans son ouvrage « Le sexe de la sollicitude« , lorsque celle-ci est imposée (comme c’est le cas des mères qui ne font rien d’autre que materner parce qu’on leur IMPOSE ce rôle), elle est souvent féminisée. C’est la cas actuellement dans nos sociétés (faut pas aller chercher loin dans le Tiers Monde, non, non) où les tâches dites hospitalières sont effectuées dans sa grande majorité par des femmes.

Non, nous ne parlons pas de maternité. Il s’agit d’une question éthique qui dépasse ce rôle traditionnel de dévouement tenu par les femmes. C’est bien de solidarité envers les plus vulnérables qu’il s’agit.

Maintenant, je suis d’accord avec Mme Badinter s’il s’agit de dénoncer que le soin soit érigé en attribut féminin et que la sollicitude soit l’apanage d’un sexe, le sexe « faible ». Oui, je dénonce (avec elle, si elle veut) la sexualisation de la sollicitude.

Mais je me demande… Est-ce que ce refus catégorique de la maternité comme expérience positive dérange certaines féministes parce que ça leur rappelle leur vulnérabilité? Le fait que hommes et femmes aient besoin, un jour ou l’autre des autres? Quand il sont bébés, enfants, vieux ou malades? A mon avis oui! Pour une féministe qui croit que la seule manière d’être accompli(e) et épanoui(e) est possible en tant qu’individu tout puissant, se savoir vulnérable et dont susceptible d’être ému(e) par la vulnérabilité doit être difficile à encaisser.

Alors, que faire de nous, les femmes qui donnons la priorité (de nouveau, ne fut-ce que temporairement) à soigner ceux que nous aimons (nos enfants et notre planète Terre, notre mère Terre)… et qui nous revendiquons féministes? (Et qui sommes souvent entourés d’hommes dans le même état d’esprit que nous et qui partagent bien plus les tâches ménagères que ceux dont les femmes choisissent biberons, couches jetables, petits-pots industriels et crèches 10 heures par jour)

Je serai la première à dénoncer et à me battre contre l’accouchement sans péridurale, l’allaitement, les couches lavables… comme un danger pour l’émancipation, si on pouvait me garantir ou me pouver que si toutes les femmes de la planète avaient accès gratuitement et sans restrictions au lait en poudre, couches jetables, petits pots, crèches 24/24… le problème de l’égalité homme/femme, du plafond de verre, de la sous-représentation en politique, de la violence intra-familiale seraient réglés.

Je n’y crois pas une seconde!

Je pense, d’après les interviews qu’elle a adonné, que Badinter fait fausse route.

(Mais je vais quand même lire son bouquin… On va me le prêter… vous pensez bien que je ne vais pas dépenser mes sous à ça 😉 )

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