Badinter, à froid


Le débat que le livre de Badinter a suscité  s’est un peu calmé… je vous propose quelques réactions « à froid », largement puisées d’une discussion avec les mamansnature.

Que penser de la « sensibilité féminine » ?

Je me méfie de ce type d’idées reçues (qui sont basées sur des préjuges et des stéréotypes) j’ai peur que si on commence par dire « le sixième sens est féminin », « il y a une sensibilité féminine qui nous rend différentes aux hommes » on termine par justifier (comme par le passé) que les hommes aient l’exclusivité du pouvoir politique (parce que la contre-partie de « l’âme sensible féminine », c’est le pouvoir du mâle) pour décider à notre place, gérer nos comptes en banque…

Je suis d’accord avec le fait de critiquer Badinter à partir du moment qu’on critique son point de vue individualiste de l’émancipation  » qui, selon moi se traduit par « je ne peux m’épanouir qu’en tant que femme-individu! donc la maternité doit passer au second plan »

Pour moi, elle limite l’aptitude à se soucier des autres (qui est universelle) à la maternité.

Tous les êtres humains sont capables de compassion, amour, sollicitude. HOMMES et FEMMES.

Simplement, on apprend aux petits garçons à réprimer ça… et on encourage les petites filles à vouer son âme à ça!

Je ne critiquerait jamais Badinter avec une vision essentialiste de la différence (sexuelle, d’orientation sexuelle ou raciale) car c’est la porte ouverte à toutes les dérives que notre genre humain a connu : mort et violence!

Est-ce qu’il faut revendiquer des droits spécifiques ?

On peut considérer que toutes les personnes (et pas seulement les femmes) traversent des moments où elles ont besoin de droits spécifiques pendant leur vie: les mères d’un congé qui leur permette de récupérer de l’accouchement, les personnes âgées, les malades ou moins valides, les enfants, les victimes de catastrophes naturelles… Il s’agit moins d’une question lié au sexe que d’une question ontologique: l’être humain n’est pas toujours un individu auto-suffisant. La dépendance vis-à-vis des autres est inhérente à l’expérience humaine. Nous sommes vulnérables.

Le problème, c’est que quand les femmes se contentent d’assumer elles seules cette vulnérabilité (surtout celle des vieux et des enfants), la société leur empêche de prendre part aux décisions qui pourraient distribuer cette responsabilité vis-à-vis des plus vulnérables parmi tous ces membres (hommes femmes, riches et pauvres, blancs et colorés, belges de souche et allochtones).

Qui s’occupe des vulnérables dans nos sociétés? Les femmes… surtout si elles sont pauvres et viennent d’ailleurs!

Badinter, dans son livre ne fait qu’effleurer cet aspect (le care ou le soin et le souci des autres) et en parle que pour lui enlever toute sa profondeur et son intérêt d’un point de vue critique de l’individualisme libéral (qu’elle ne pourrait assumer de par son identification totale avec lui).

Maternité choisie, droits spécifiques et engagement féministe ?

Si nous pouvons choisir actuellement d’être mères (au foyer et à temps plein), c’est parce que des féministes (comme Badinter, mais aussi Flora Tristan et Olympe de Gouges avant elle!) se sont battues pour qu’on aie le choix. Néanmoins, il faut toujours garder à l’esprit qu’elles ne se sont pas toujours battues au nom de notre droit à être mères. Nous n’avons jamais, en tant que femmes, dû nous battre pour avoir ce choix-là. Pendant des millénaires, ça nous a été imposé comme une fatalité.

Nous nous sommes battues pour avoir le droit à être autre chose que mères.

Personnellement, je doute que l’on puise vivre la maternité de manière heureuse si elle est une obligation et encore moins si elle est une fatalité. Donc, d’accord pour dire qu’on est (plus) heureuses peinard à la maison à s’occuper de nos enfants et de notre foyer… mais dites-vous bien, que si vous le faites dans la joie et de façon choisie, c’est grâce au fait qu’il y a des femmes qui se sont battues pour ce choix!

En ce qui concerne les combats qui nous concernent en tant que femmes et mères, l’acquisition de droits spécifiques liés au fait qu’on accouche les générations futures, il est impératif pour nos intérêts de femmes et de mères d’être autre chose de des mères, limitées à des intérêts privés : si toutes les femmes si disaient « On est bien à la maison. Pas envie d’aller se fatiguer à l’extérieur, aux parlements, aux gouvernements, dans les collectifs féministes, syndicats ou tout autre collectif de lutte pour les droits… » qui défendrait nos droits?

Si nous évitons de nous impliquer en dehors de la sphère privé, d’autres s’occuperont à trouver des réponses à notre place… et ce seront des réponses qui ne nous conviendront pas du tout.

La maternité comme fondement de la féminité ?

Ce n’est pas un secret : je suis fascinée par la maternité. Je trouve, effectivement, que c’est un processus fascinant, une opportunité d’entrer dans une dimension extra-ordinaire de l’expérience humaine… et c’est vrai que les hommes n’ont pas accès à certains aspects corporels de ce type d’expérience (la grossesse, l’accouchement, l’allaitement)… mais c’est exactement ce que F Héritier voit comme étant la source de notre malheur aussi (et je la rejoint là dessus) : c’est en voulant s’approprier symboliquement de notre pouvoir à accoucher les générations futures, que les hommes ont imposé leur suprématie, qu’ils ont crée l’appareil idéologique de notre soumission.

Est-ce qu’il faut pour autant partir en croisade contre les hommes? Je ne pense pas. Les hommes des générations actuelles ne sont pas responsables de la mise en place de cette idéologie. Bien que certains d’entre eux (machos de base, talibans, fanatiques religieux de toutes sortes, masculinistes, fachos…) sont responsables d’entretenir cette idéologie… et il y aura toujours des femmes solidaires avec eux, parce qu’elles n’ont pas le choix!

Néanmoins, je ne pense pas que la maternité soit l’essence de l’expérience féminine. Elle peut être une partie plus ou moins importante et stimulante de celle-ci, surtout si elle est vécue LIBREMENT. Il y a des femmes pour qui la maternité n’est même pas un projet et elles sont autant femmes que moi. Je ne suis pas du tout sûre que nous toutes pensions à la maternité avec la même passion ou intérêt et ça, c’est super! J’aime que l’on puisse choisir la maternité ou l’ignorer complètement.

Donc, j’aimerais croire que des femmes qui ne se sont jamais senties concernées par la maternité soient considérées autant femme que les mères et autant humaines que les hommes!

La spécificité féminine réside-t-elle dans la biologie?

La physiologie est une donnée matérielle… qui a l’air tellement évidente, tellement indiscutable. Néanmoins, il y a des féministes comme Judith Butler qui, actuellement, remettent même en questions la détermination de la physiologie dans la construction du sexe… c’est très troublant… mais très libérateur.

Je pense que si on était vraiment libres et qu’on était moins conditionné par l’idéologie hétérosexuelle, on formerait des couples avec des personnes de notre choix, peu importe leur sexe…

C’est pour cette raison-là ça que l’idéologie de la complémentarité homme-femme me dérange. Non, pas parce que je sois lesbienne, bi ou autre (je suis très conditionnée par la « matrice hétérosexuelle », je ne suis attirée que par des hommes!), mais parce qu’elle occulte les rapports de pouvoir qu’il y a entre les sexes.

Dans les relations hommes-femmes, dans une société patriarcale comme la notre, les hommes ont plus de pouvoir que les femmes. ça s’appelle la « différence de valence des sexes » (voir les travaux de Françoise Héritier) et c’est une donnée assez universelle : un homme vaut plus qu’une femme, dans les structures mentales de la plupart des peuples (si pas tous) de la planète.

Cette idéologie n’est pas produite -ni même partagée- par tous les hommes contemporains (donc je ne suis pas « contre les hommes »), mais par la société patriarcale toute entière depuis les temps ancestraux et cela nous inclut nous, femmes.

Choix et liberté

Certes, on a le choix… mais est-ce que ce choix est fait à partir d’un calcul rationnel ou à partir d’un désir? Je pose la question, mais je n’ai pas de réponse…

La liberté, pour moi, c’est beaucoup plus que le choix.

Le choix dérive d’une vision individualiste (libérale) de la liberté.

Personnellement, j’aimerais que toutes les femmes (et hommes) soient libres… et ça c’est plus important, à mes yeux, que le choix!

Je préférerais ne pas devoir choisir entre ça ou ça : café ou thé, profession ou maternité, reconnaissance ou tranquillité, etc…

J’aimerais pouvoir être actrice de ma vie, décider ce que je veux en faire et obéir à mon désir sans devoir le contraindre par les limitations matérielles.

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3 responses to this post.

  1. > Si nous évitons de nous impliquer en dehors de la sphère privée,
    > d’autres s’occuperont à trouver des réponses à notre place… et
    > ce seront des réponses qui ne nous conviendront pas du tout.

    Magnifique plaidoyer pour l’engagement associatif/politique dans le champ de la périnatalité où le pouvoir de décider a été confisqué au bénéfice d’une culture du risque (mdical/juridique)…

    Réponse

    • Posted by ecohumanist on 25 avril, 2011 at 10:25

      merci pour ton commentaire, Bernard!
      j’ai laissé ce blog un peu de côté, vu que je me suis embarquée dans une nouvelle aventure, dans un nouveau continent et plus que jamais engagé pour que la naissance soit vécue comme une fête et pas subie comme une maladie!
      tu me redonnes envie d’écrire un peu ici de nouveau!
      à la prochaine!

      Réponse

  2. J’aime beaucoup la conclusion d’un de tes précédents articles :
    > Il est urgent, aujourd’hui, de penser à un féminisme qui libère
    > nos relations et qui nous offre du bonheur -ou au moins de la
    > satisfaction- dans ce qui est quotidien et dans nos rêves. Ce
    > féminisme-là nous oblige à penser l’égalité et la liberté dans un
    > contexte relationnel. La question n’est plus « qui est l’ennemi
    > principal ? » La question est « comment vivre et être heureux
    > sans ennemi ? »
    Il est important de continuer à publier de telles idées… pour contribuer à éveiller un esprit critique qui tend à s’émousser dans notre monde de « communiquants » !

    Réponse

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