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Isabelle Brabant : une sage-femme pour délivrer la naissance

Dernier article à moi en collaboration avec AlterNatives asbl et paru dans la revue PARENTS.

Parallèlement à la multiplication des demandes des parents pour une plus grande humanisation des naissances, quelques figures se sont mobilisées pour redonner aux sages-femmes une place plus ample dans l’univers des métiers qui entourent la grossesse et l’accouchement. Parmi celles-ci nous comptons Isabelle Brabant, sage-femme canadienne et auteure du livre « Vivre sa grossesse et son accouchement. Une naissance heureuse ».

Ce livre a été publié pour la première fois en 1991. Très vite, il s’est transformé en un des ouvrages de référence pour les femmes qui cherchaient des réponses souvent introuvables ailleurs. Des femmes pour qui « Vivre sa grossesse et son accouchement » est devenu une sorte de bible que l’on consulte en toute occasion : apaiser ses peurs, dissiper des doutes, trouver une solution à un petit inconfort physique propre à la grossesse ou tout simplement pour se préparer aux sensations qui viendront plus tard, pendant l’accouchement.

Une deuxième édition, re-visitée et nourrie d’un chapitre sur la physiologie de l’accouchement est publiée en 2003 en Europe. Isabelle Brabant a voulu proposer une descrïption différente de celui-ci, souvent traité de manière technique et froide dans la plupart des ouvrages. Pari réussi ! C’est un véritable plaisir de découvrir que les processus qui nous permettent de donner naissance n’obéissent pas à une équation identique pour toute l’Humanité et que les rythmes des femmes et des bébés sont divers. Il est profondément rassurant aussi de savoir que des sages-femmes qui sont à l’écoute de leurs patientes peuvent identifier et respecter ces différences de cadence et d’expression. Nous sommes loin des formules toutes faites, du style « si les contractions viennent toutes les x minutes, il est temps de se mettre en route vers la maternité ».

En effet, lorsqu’on recherche davantage qu’un suivi médicalisé de la grossesse, les oreilles les plus attentives aux besoins psychologiques et affectifs des mères et des couples se tournent bien souvent auprès des figures « ancestrales », comme ce sont les sages-femmes. Mais, attention ! Ne nous trompons pas : lorsque nous parlons de « figure ancestrale », nous n’abordons qu’une dimension de leur profession. Actuellement, ces professionnelles de la santé suivent une formation complète et rigoureuse, leur permettant d’assurer de manière autonome le suivi de toute grossesse et de tout accouchement normaux (non pathologiques). Si, en plus, nous nous trouvons face à une professionnelle qui, comme Isabelle Brabant, a plus de deux décennies d’expérience, nous pouvons être sûrs de la rigueur de l’approche.

Néanmoins, avec la généralisation des naissances à l’hôpital, la profession de sage-femme est longtemps passée au second plan. Leur formation, leurs connaissances et leur savoir-faire se sont vus soumis aux logiques hospitalières, les mêmes qui ont très souvent négligé les besoins d’intimité et de respect des rythmes de chaque femme et de chaque bébé. Dans le livre, les aspects psychologiques, relationnels et même philosophiques sont abordés. Par exemple, le premier chapitre « Le voyage intérieur » permet de réfléchir à la question de l’origine de la vie de manière rigoureuse, sans verser dans des tendances « new age », mais tout en gardant cette étincelle de spiritualité et de tendresse, si nécessaires lorsqu’on se construit en tant que mère.

Dans le même sens, comment vivre pleinement sa grossesse sans pouvoir mettre des mots sur nos sensations, nos doutes, nos peurs ? Comment faire des choix si personne ne nous explique que nous pouvons décider comment vivre notre grossesse et notre accouchement ? Car une naissance heureuse est aussi une question de choix en terme de préparation à l’accouchement, de choix : quel type de préparation à l’accouchement, un suivi par un gynécologue ou par une sage-femme, les examens médicaux indispensables et le lieu où enfanter. Souvent le schéma qu’on nous propose est univoque et restrictif. Selon certains professionnels, une grossesse pourrait se résumer à des examens de sang, d’urine, des touchers vaginaux, des échographies tous les x, éventuellement une amniocentèse et un rendez-vous avec l’anesthésiste ! Or, ce qu’Isabelle Brabant nous présente est un débat conscient et respectueux de chaque geste à poser en tant que futurs parents. D’une manière générale on pourrait dire qu’elle nous libère et libère notre grossesse et notre accouchement en nous rendant plus conscientes et plus responsables.

Beaucoup de femmes trouvent dans cet ouvrage une source d’inspiration et d’apaisement, d’autres le consultent pour y trouver des conseils pratiques pour, par exemple, soulager les maux de dos, trouver soi-même la position du bébé dans le ventre, aider bébé à adopter une position plus propice à un accouchement naturel ou préparer une naissance à domicile – puisqu’un chapitre entier est consacré à ce choix-. Que ça soit pour y trouver des tuyaux pour mieux vivre la grossesse ou pour affirmer des choix qui sortent des sentiers battus, comme l’accouchement à domicile ou le refus de certains examens, le livre d’Isabelle Brabant est une référence précieuse pour les futures mamans.

Ainsi, parmi les aspects qui sont négligés ou abordés de façon péremptoire et expéditive par la plupart de livres pour femmes enceintes et qui sont amplement discutés et approfondis dans « Vivre sa grossesse et son accouchement », il y a la question de la douleur des contractions et les moyens pour y faire face. Loin de proposer un débat stérile, qui se limite la plupart du temps au faux dilemme « pour ou contre » la péridurale, cet ouvrage aborde la douleur d’un point de vue différent. Des questions cruciales sont ainsi posées : quel sens a cette douleur pour moi ? Quelles souffrances passées y sont associées ? Quelles représentations et quels tabous ai-je intégré dans la construction de mon identité de femme qui m’empêchent de voir au delà de la douleur ? De nouveau, ne vous attendez pas à trouver des recettes-miracles ou des réponses simplistes. Isabelle Brabant vous invite à prendre en considération la liberté de mouvements, la position à adopter pendant la poussée, les sons, le toucher et tous ces détails qui relèvent du respect de l’intimité et de l’autonomie de la femme qui accouche.

Pourquoi ce livre est devenu un ouvrage de référence ? Il aborde tous les sujets auxquels une grossesse peut vous confronter : bonne nouvelle ou surprise, changements dans la vie de couple, préparation nécessaire de tous, visites prénatales, grossesse « à risques », handicap, avortement, fausse-couche, deuil, césarienne, accouchement naturel ou sous anti-douleur, interventions médicales durant la naissance (déclenchement, rasage…).  Outre ce mélange équilibré de rigueur et d’humanisme, des nombreux témoignages de jeunes mamans qui l’ont lu affirment que des chapitres comme « L’accouchement vu de l’intérieur » permettent de visualiser et d’imaginer assez précisément les puissantes sensations ainsi que les changements dans le corps et dans l’esprit qui surviennent lors d’une naissance. La raison de ce succès réside peut être dans le fait qu’on n’y parle pas de centimètres à dilater, mais de vagues qui vous rapprochent de votre bébé !

On pourrait presque dire que, parmi tous les outils susceptibles de vous préparer de manière optimale à une naissance, qu’elle soit la première ou pas, lire « Vivre sa grossesse et son accouchement » est l’un des incontournables.

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La nouvelle naissance des pères


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Mise en ligne par paohidalgo

Voici la première page de ma première contribution avec AlterNatives asbl, parue dans le magazine « Parents » de juillet 2008. Le texte intégral le voici (impossible de trouver le lien dans leur site):

La nouvelle naissance des pères

Papa coach. Papa masseur. Papa haptonome. Papa assistant de sage-femme (sage-homme ?). Papa faisant bouillir de l’eau. Papa distribuant des cigares dans la salle d’attente. Papa tombant dans les pommes… Il y a mille et une façons de réagir, en tant que papa, à la naissance de son enfant. A chaque homme à naître en tant que père selon ses envies, avec son bagage, suivant le projet de naissance qu’il aura construit avec sa compagne et en improvisant avec l’inconnu que comporte toute naissance.

Depuis quelques décennies, les pères se posent davantage des questions sur leur rôle durant la grossesse, la naissance et l’éducation que leurs prédécesseurs. Ils peuvent difficilement s’en référer au vécu des générations précédentes, les rapports de genre étant dramatiquement différentes et en constante mutation.

Ils prennent part à des événements jusqu’alors purement féminins et leurs compagnes intègrent massivement des domaines anciennement réservés aux hommes. Comment s’y retrouver ?

Un peu d’histoire
Je ne vous propose pas de remonter à l’Antiquité pour cet exercice. Après tout, nous fêtons les quarante ans d’un certain mois de mai qui aurait chassé la figure du pater familias à tout jamais.

Mais, qu’est-ce qui a changé en quarante ans ? La généralisation de l’accès à des moyens contraceptifs fiables a permis, d’une part, que les femmes accèdent définitivement et durablement au monde du travail et, d’autre part, que le bébé devient de plus en plus un « projet » du couple.

Parallèlement à cette profonde remise en question de la figure paternelle « patriarcale » et classique, le monde de la naissance connaît, lui aussi, des transformations. Dans un contexte de médicalisation accrue de l’accouchement, les médecins tentent de proposer des techniques efficaces pour aider à soulager la douleur. Les méthodes Lamaze, Leboyer, Bradley et autres font leur apparition. Elles prônent le rôle actif du père dans le processus.

Puis, aux années ’70, la péridurale fait son entrée triomphale en salle d’accouchement. L’usage de l’anesthésie permet aux femmes de garder une attitude « coopérative » avec l’équipe médicale. En effet, le père a intégré l’espace physique où se passe la naissance au moment même où la mère est de plus en plus soumise à l’autorité médicale et aux impératifs sécuritaires et déshumanisants qu’elle peut entraîner.

Actuellement, les pères sont intégrés quasi systématiquement aux examens prénataux, aux échographies, aux séances de préparation de l’accouchement… La présence active du père lors de la naissance semble être une obligation. Y a-t-il une place pour les papas qui préféreraient avoir un rôle plus discret ?

Le projet de naissance : entre besoins physiologiques et imaginaire personnel

Le projet de naissance du couple va, en grande partie, définir la place que papa prendra lors de l’arrivée du bébé. Cela peut se faire à deux, dans un premier temps, mais ultérieurement, il est nécessaire de se concerter avec la sage-femme, le gynécologue ou tout autre professionnel impliqué dans le processus. Il est aussi primordial que les parents soient au fait des besoins physiologiques de la parturiente car la naissance est certes une aventure du couple, mais c’est le corps de la mère qui vit des changements puissants, intenses mais fragiles aussi.

Respect de l’intimité, chaleur, lumières tamisées, silence et peu d’interactions verbales restent les maîtres mots en ce qui concerne le respect de la physiologie d’un accouchement. Le rôle de papa sera, en grande partie, de veiller, dans la mesure du possible, à que ces besoins soient satisfaits. N’oublions pas que notre culture encourage l’action, le « faire » et ce surtout chez les hommes. Comment concilier ces besoins du futur père -culturellement construits, mais pas pour autant moins importants- avec ceux de la future mère, plutôt axés vers l’« être », le lâcher-prise ?

Il est donc important que papa ait la possibilité d’exprimer et d’imaginer comment il envisage de faire respecter ces besoins dans le contexte qu’ils auront choisi pour la naissance, car les actes qu’il posera le jour « J », seront probablement liés à ce qu’il aura imaginé qu’on attend de lui et à ce qu’il va considérer comme étant nécessaire au bon déroulement de l’accouchement.

De même, les besoins de la parturiente ne seront pas observés de la même manière lors d’un accouchement à la maternité, en maison de naissance ou à domicile. D’une manière générale, plus le cadre est médicalisé, plus la future maman aura besoin d’une figure sécurisante, familière, intime et chaleureuse.

Ce besoin de chaleur humaine fait que de plus en plus de maternités proposent des salles d’accouchement « nature ». Mais ce n’est pas le cas pour toutes, malheureusement. Dans le cas où ce cadre sécurisant et intimiste fait défaut, la présence, la voix ou simplement le contact physique ou visuel avec son compagnon seront précieux à la parturiente. Combien de témoignages nous présentent des pères qui se découvrent des talents inconnus de masseur, afin de soulager les contractions de leurs compagnes ! Le toucher bienveillant, qu’il soit tendre ou vigoureux, peut créer une véritable connexion entre les futurs parents, permettant de joindre le besoin d’action de l’un à la nécessité de soulager la douleur chez l’autre.

Au contraire, dans un contexte plus « familier », comme dans une maison de naissance ou à domicile, papa sera probablement mobilisé par certaines tâches logistiques comme aider à préparer le matériel, remplir une baignoire, etc. Ces contextes, laissant une plus grande place à l’autonomie du couple et aux ressources de la future maman, permettent plus de liberté quant aux initiatives. Ainsi, dans un cadre où les parents peuvent donner libre cours à leurs instincts et à leurs envies, le rôle de papa peut aller de soutenir physiquement sa compagne, en l’aidant à adopter certaines positions, à rester relativement éloigné, peut être même dans une autre pièce, afin de respecter le besoin de calme et de lâcher-prise de la femme qui accouche. L’image du père qui fait bouillir de l’eau et qui fait les cent pas dans la cuisine n’est pas très loin. Pourquoi pas, après tout, si sa femme ressent le besoin de se couper du monde pour puiser en elle-même les ressources pour donner naissance à leur enfant.

Les préparations à l’accouchement : un bon moyen d’anticiper
C’est en choisissant parmi ces différentes préparations que le couple pourra tester les possibilités qui s’offrent à eux.

Il se peut que maman ne jure que par l’haptonomie, mais que papa ne soit pas à l’aise avec ce type de toucher. Il n’est pas raisonnable, alors, d’espérer de papa une implication physique le jour de la naissance. Par contre, une voix calme ou tout simplement une présence posée peuvent aider la future maman à se construire sa « bulle », cet espace intérieur, si nécessaire pour que son corps puisse trouver les ressources pour enfanter.

Si, au contraire, la personnalité du futur papa fait qu’il a besoin d’être dans l’action, le couple va peut être devoir envisager des stratégies qui permettent au papa de faire quelque chose sans toutefois gêner le travail de maman ni du personnel de la maternité. Le chant pré-natal, le massage ou toute autre action qui lui permet d’ainsi s’impliquer sans toutefois interférer avec le travail d’intériorisation de la maman pourraient être des bonnes pistes.

Cependant, aucune préparation ne permet d’anticiper l’inconnu et la naissance est aussi faite de ça ! Alors, futur papa, projette, imagine, prépare et improvise ! Chaque homme naît en tant que père à sa façon, mais il est aussi un peu l’enfant de l’instant.

Quel féminisme pour une laïcite interculturelle?

Voici mon dernier article dans le Bruxelles Laïque Echos… Si vous voulez le lire « à la source », c’est en page 17

Bonne lecture!

Quel féminisme pour une laïcité interculturelle ?

Parmi les principes chers à notre mouvement, l’égalité des genres s’érige comme un fleuron, comme la plus-value qui nous permettra de marquer « notre différence dans le débat philosophique qui nous oppose aux religions »[1].

D’un côté, l’engagement dans des combats comme celui pour la dépénalisation de l’avortement ont placé notre mouvement à l’avant-scène des luttes pour l’émancipation des femmes.

D’un autre côté, la démarche des féministes -que cela soit à l’époque des Lumières, lors de son émergence, ou lors de la 2ème grande vague du mouvement, au 20e siècle-, consiste à déconstruire et à dénoncer la supériorité et l’universalité du sexe masculin dans le Droit naturel (Olympe de Gouges, Wollstonecraft) et dans les savoirs (Beauvoir). Cette démarche pleinement libre-exaministe démontre les irrationalités au sein du Droit et au sein de la pensée scientifique.

Une bonne partie du travail critique de figures comme Simone de Beauvoir s’est concentrée à dénoncer le fait que les sciences (naturelles et humaines) « oublient » de s’appliquer à elles-mêmes la critique méthodologique d’interrogation de ses idées fondatrices ; cette critique permettrait de mettre en question le postulat de bon nombre de disciplines qui définissent les femmes comme les « autres ».

Néanmoins, au delà de l’engagement laïque dans la lutte pour l’égalité des genres et des fondements libre-exaministes de la démarche féministe, les moyens proposés actuellement par une majorité de militants laïques pour atteindre l’égalité flirtent avec une « tentation dogmatique » : celle d’imaginer qu’il y aurait un seul modèle d’émancipation et un seul moyen d’y parvenir.

Laïcité et féminisme : même combat ?

Ces deux mouvements semblent se fondre dans une même démarche et semblent partager des objectifs communs. Certains auteurs affirment que « Le féminisme est une plante qui ne peut pousser que dans le terreau de la laïcité »[2]. Faut-il être laïque pour être féministe ?

Toutes les femmes qui, un jour ou l’autre, prennent conscience de leur condition, se révoltent contre une configuration des rapports de genre qui les placent dans une position de subordination et s’engagent dans la lutte pour changer cette situation peuvent être appelées féministes.

Cette prise de conscience se fait à partir de l’expérience de chacune, elle-même façonnée à partir du contexte où elle a évolué. Il y a une infinie diversité de femmes et elles ne composent pas un groupe social déterminé. Avant d’avoir conscience d’être femme et subordonnée en tant que telle, on appartient à une classe, à un « groupe ethnique », à une communauté, etc. Souvent, la prise de conscience de la discrimination de genre vient se greffer à d’autres discriminations sociales, de couleur de peau, d’appartenance à une communauté, d’orientation sexuelle, etc.

C’est à partir de l’appartenance à un contexte spécifique que les femmes s’inscrivent dans une démarche féministe et c’est en identifiant ce qui est à l’origine de leur subordination qu’elles développent leur action. Cela peut inclure une remise en cause des croyances religieuses, mais pas toujours et pas nécessairement. Il est possible de remettre en cause certains dogmes religieux, qui seraient à l’origine de l’inégalité de genre, sans toutefois renoncer en bloc à l’idée de l’existence de dieu.

Par exemple, il existe actuellement, un mouvement qui prône une re-lecture des textes religieux, notamment parmi les féministes musulmanes, et qui remet en cause le statut inférieur des femmes au sein de leur communauté. Cette démarche peut ne pas être laïque, mais elle est anti-dogmatique et définitivement féministe.

Ainsi, au sein de chaque groupe social et de chaque société, les femmes vivent des formes spécifiques d’oppression, d’où la difficulté à unifier les stratégies pour arriver à l’égalité : à partir de chaque contexte, les moyens adaptés pour abolir les discriminations doivent être ciblés puisqu’il s’attaquent à un mécanisme de domination particulier. Plus que le fait de partager le même sexe, c’est l’universalité de leur subordination qui rapproche les femmes et, malgré les combats gagnés, aucun pays ou aucune société ne peut se targuer d’être arrivé à vaincre le patriarcat. Même les sociétés démocratiques, où la laïcité est reconnue, où l’égalité de genre est acquise au niveau juridique, où la loi proscrit les discriminations n’ont pas réussi à détruire l’inégalité de fait, le plafond de verre, la double journée de travail, la sous représentation politique des femmes…

Certes, historiquement, le combat laïque a réussi à préserver l’espace public des dogmes religieux qui instauraient inégalité des genres, mais ce sont les femmes qui ont démontré où s’arrêtait l’universalité prônée par les Lumières, où se situaient les limites des raisonnements progressistes. Le mérite des militants laïques a consisté à intégrer pleinement, mais ultérieurement, cette démarche critique des femmes dans leur combat et, ce faisant, ils ont ajouté de la cohérence à leur démarche, s’inscrivant dans une tradition anti-dogmatique et libre-exaministe.

La laïcité n’a pas permis, à elle toute seule, de créer une société égalitaire pour tous les sexes, c’est pour cela que la lutte féministe continue. Mais, le féminisme ne peut être véritablement universel que s’il prend en compte les différences de contexte qui sont à l’origine des différentes stratégies de libération des femmes.

Conquêtes du féminisme libéral…

En Europe, la conquête de l’égalité formelle s’est faite d’abord à travers le suffrage universel, puis sur base d’autres politiques de promotion de l’égalité des genres majoritairement et traditionnellement issues d’une vision libérale de l’individu et du féminisme.

A partir de cette vision, qui est en filiation directe avec les idéaux de la Révolution française, la liberté individuelle et l’égalité sont les deux axes principaux de la lutte.

Ce courant estime que les réformes des lois vont permettre d’atteindre l’égalité complète : les sociétés démocratiques modernes seraient perfectibles et passibles d’être mieux adaptées aux femmes. Dès lors, un effort doit être fourni en termes de lutte contre les valeurs rétrogrades, souvent véhiculées par les religions, rendant possibles les discriminations. Alors, les moyens les plus efficaces pour enrayer les discriminations seraient la représentativité politique des femmes, l’éducation non-sexiste et un arsenal juridique approprié à la lutte contre les discriminations.

Dans la vision libérale du féminisme, on croit à la possibilité d’atteindre l’égalité des genres dans le système actuel. C’est pour cette raison qu’on appelle ce courant « réformiste » ou « modéré » et ce malgré les apparences combatives que ses tenants pourraient endosser. En effet, les féministes libéra-ux-les seront souvent mal à l’aise avec les lois sur la parité, les systèmes de quotas et autres mécanismes basés sur l’identité de genre qui tentent de proposer des solutions aux échecs des mesures formelles.

Finalement, dans cette perspective, l’universalisme libéral serait tout à fait capable de s’accommoder des différences de toute sorte si toutefois l’individu se montre capable de laisser ses appartenances de côté au sein de la sphère politique.

Nous sommes dans une grille de lecture, inscrite dans la tradition moderne qui, depuis Descartes, repose sur le mythe du sujet en tant que substitut de Dieu dans la philosophie : sujet conscient, autonome, unifié, rationnel, calculateur, transparent… Cette tradition se traduit, dans le domaine politique, par une conception des citoyens équivalents entre eux et abstraits, déliés de leurs particularités et imperméables à une quelconque détermination sociale, économique, culturelle ou politique qui engendre la maîtrise d’un groupe dominant sur les autres composantes de la société. A un tel niveau d’abstraction, tous les individus peuvent être dit égaux en droit alors que dans les faits cette conception masque la maîtrise d’un groupe dominant sur les autres composantes de la société. Toute la pensée « post-moderne » (psychanalystes, anthropologues, philosophes, etc.) a consisté à déconstruire ce dogme de l’individu et à montrer qu’il ne correspond en rien à la réalité des hommes et des femmes concrèt-e-s.

… et défis féministes de la laïcité interculturelle.

Face à l’échec des mesures formelles (accès au droit de vote, égalité juridique) pour donner une place aux femmes dans la sphère publique et dans un contexte d’effervescence sociale et politique, émergent d’autres positions et d’autres voix. Certains vont qualifier ces nouvelles démarches féministes de « radicales ».

Ce courant radical va dénoncer l’impossibilité de lutter contre l’oppression des femmes sans une profonde remise en question des fondements de la société, de la démocratie et des rapports sociaux. Les réformes ne suffisent pas à distribuer le pouvoir et les ressources entre l’ensemble des citoyens. Le changement que les femmes exigent n’est pas une adaptation du système à leurs intérêts sur base de mesures d’exception, mais une part active dans la prise des décisions qui concernent la chose publique et « si les impératifs sociaux sont tels que la majorité de la population ne puisse s’y adapter, c’est qu’ils sont inadéquats et qu’il faut les changer. »[3]

De même, le courant radical s’est nourri de l’analyse d’autres féminismes, vénus d’ailleurs, nourris des expériences de femmes noires, des lesbiennes, des transgenres, des femmes du Sud et, en général, des femmes issues des sociétés post-coloniales. Elles ont dénoncé la réalité des discriminations multiples et le vécu d’un quotidien marqué par le racisme et les injustices à l’égard de leur communauté ou de leur « race ». Pour beaucoup d’entre elles, la prise de conscience de leur oppression en tant que femmes est indissociable de la prise en compte de l’oppression qui les rend aussi solidaires avec leurs hommes.

Les constats qu’elles apportent exigent l’élargissement des stratégies de lutte contre les inégalités. Plus que jamais, les voies pour l’émancipation des femmes semblent se multiplier et se diversifier.

Néanmoins, malgré cette richesse, nous retrouvons, dans nous sociétés occidentales et confrontées à la diversité de leur population, un discours excluant et stigmatisant qui, sous couvert d’un discours émancipateur, prône une seule voie, prétend verrouiller la démarche de lutte pour l’égalité de genre et l’utiliser pour créer une division et une classification entre les femmes.

Les démarches qui visent à dénoncer le sexisme spécifique au sein d’un groupe social -souvent ethnicisé- le qualifiant « d’extraordinaire » provoquent, à juste titre, le refus des femmes que ce discours voudrait émanciper.

De même, en dénonçant le sexisme chez les « autres » on tente de nier les inégalités présentes dans toute la société. Cette démarche se présente comme féministe, mais « Tout ce qui minimise le patriarcat ou la conscience de son existence va à l’encontre du féminisme comme action et comme théorie »[4].

Pour une laïcité sensible à la polyphonie féministe et féminine

Tout au long de son histoire, la laïcité a su intégrer les voix de ceux et de celles qui ouvrent des brèches dans la pensée unique. Actuellement, le défi est celui d’intégrer ces nouvelles voix féminines qui dénoncent le fait que l’égalité entre les sexes prétende être l’apanage d’un seul groupe social.

Idéalement, la laïcité devrait enrichir son projet du « vivre ensemble » tout en créant des alliances avec des femmes qui se retrouvent dans cette intention anti-dogmatique. Mais, attention « Si on dit que l’égalité homme-femme ne se conçoit qu’en se débarrassant des religions, aucune femme croyante n’adhèrera à cette idée d’égalité parce qu’elle percevra le féminisme comme une menace pour ses valeurs religieuses. Tout en sachant, en plus, que les hommes pratiquant la même religion auront vite fait de diaboliser le féminisme… »[5]

Dans la démarche actuelle du mouvement laïque belge, qui vise à créer des « rencontres avec (… ) celles qui aspirent à la reconnaissance de leurs droits et s’organisent pour se défendre et y parvenir »[6] une attitude d’ouverture pour une polyphonie féministe semble plus nécessaire que jamais.


[1] P Galand Regards sur la laïcité. Vers une société plus juste. Passerelles n°66 p 9

[2] Teresa López Pardina in Feminisme et laïcité Révue Chimères, n° 65 p138

[3] F Collin La démocratie est-elle démocratique ?, repris dans Cahiers du Grif (« La société des femmes »), Bruxelles, Ed Complèxe, 1992

[4] C Delphy Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme Nouvelles Questions féministes, n°1 – 2004, p 77

[5] Mwana Muke Je suis une féministe bourgeoise http://www.feministes.net/

[6] P Galand Regards sur la laïcité. Vers une société plus juste. Passerelles n°66 p 9.

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