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Et si allaiter était juste une source de plaisir?

Découverte (tardive) d’un bel ouvrage sur la puériculture ou, plutôt, sur les couacs inévitables de cette “science”(?) au cours des 100 dernières années.

“L’art d’accommoder les bébés” de G Delaisi de Parseval et de Suzanne Lallemand est un beau livre, plein d’humour et d’insolence. Un bol d’air lorsque l’on consomme des doses pathologiques de lectures sur le sujet.

Rien à jeter jusqu’ici (pas encore terminé, mais je suis complètement enthousiaste) dans ce texte! Mais le plus intéressant, c’est le point de vue que les auteures développent sur l’allaitement.

En gros, elles ont écrit THE argument féministe pour aborder l’allaitement (en tout cas, à mes yeux): et si ce qui poussait (ou pourrait pousser) les mères à allaiter n’était ni l’instinct, ni un calcul rationnel (“c’est le meilleur pour le bébé”) mais mais le plaisir qu’il procure?

Parce que donner le sein est BON, pas dans le sens moral du terme, mais dans le sens des sensations de volupté et de bien-être qu’il permet de vivre à la mère et je ne parle pas seulement des orgasmes qui peuvent accompagner certaines tétées… Non! Je parle aussi des plaisirs moins spectaculaires, comme le reflexe d’éjéction du lait (c’est une sensation qui n’a pas de mots), comme le simple contact de la peau du bébé, la légèreté des seins vides après la tétée…

Mais bon. Allaiter n’est pas qu’une partie de plaisir. Crevasses, mastites, engorgements sont très courants et découragent beaucoup d’entre nous à allaiter.

D’où la nécessité de soutien pour résoudre ces problèmes qui peuvent être passagers si accompagnés à temps… Mais il faut savoir respecter celles pour qui l’expérience n’est pas satisfaisante. Il est tellement courant d’entendre “je n’avais pas assez de lait” ou “j’ai eu des problèmes”… Normal si l’on présente l’allaitement comme un acte mécanique et exclusivement alimentaire (exclusivement du point de vue du bb, en somme!), comme un acte de sacrifice attendu des mères, celles qui ne veulent pas allaiter doivent se justifier.

Sincèrement, je serai plus rassurée lorsque j’entendrai de temps à autre “j’ai arrêté parce que ça ne m’a pas plu!”.

Finalement, d’un point de vue politique : et si l’on défendait l’allaitement comme un droit à la jouissance de cette fonction du corps ?

Il est difficile de convaincre des politiques (probablement élevés au lait industriel et apparement en suffisament bonne santé pour être aux commandes!)  de la nécessité de l’allaitement exclusif jusqu’à 6 mois (et des aménagements qu’il devrait comporter d’un point de vue des lois du travail) en mettant en avant la santé des bébés… parce que… les bébés nourris au biberon sont généralement en bonne santé aussi! (faut arrêter la culpabilisation des mères qui n’aiment pas allaiter!)

Et si on décidait d’exiger la possibilité de vivre la maternité et la paternité avec plaisir et pas dans la douleur et la frustration ? Plaisir d’allaiter, mais aussi de partager son temps avec ceux et celles que nous aimons et de prendre le temps pour donner un biberon dans la détente et pas devoir confier ces tâches à des mains étrangères, aussi professionnelles et compétentes soient-elles.

Bref, parfois l’enfer est pavé de bonnes intentions… et les arguments pro-allaitement sont souvent très moralisateurs et donc à regarder deux fois plutôt qu’une!

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Qui soigne qui ? Le nœud des nouvelles luttes féministes ou comment guérir un féminisme moribond

Deux débats m’ont longuement occupé ces derniers jours. Deux préoccupations féministes, avec des acteurs différents, dans des lieux très éloignés.

L’un suivit la publication de l’article « Quand l’écologie renvoie les femmes à la maison ? » dans le Mariane d’il y a quelques jours. (voir aussi mon post précèdent)

L’autre suivit la publication du dernier n° des Cahiers Marxistes « Les unes et les autres », sur le féminisme et le multiculturalisme.

L’un s’est déroulé dans des forums, sur internet, principalement entre participantes françaises.

L’autre s’est tenu à Amazone, entre belges de première, deuxième ou n-ième génération.

Dans l’un, la « libération de la femme » était présenté comme étant indissociable de son entrée au monde du travail, de l’utilisation des produits de consommation industrialisés et de la limitation des soins aux enfants à leur strict minimum. Je les appelle les femmes-libérées-par-leur-carrière. On y présentait les femmes qui choisissent de renoncer à leur carrière pour s’occuper des enfants comme des anti-féministes.

Celles qui, comme moi, réussissent tant bien que mal à pratiquer des choix de maternage de proximité (accouchement à domicile, allaitement de + d’un an, cododo, portage…) et des modes de consommation écologiques et éthiques avons été très choquées par l’amalgame… Néanmoins, c’est vrai : il existent des femmes et des hommes (avec un niveau d’éducation supérieur et dont l’intelligence n’est pas à prouver !) qui choisissent de renoncer à une carrière professionnelle pour se dédier exclusivement à la « reproduction », et ils et elles le font parce que l’alternative qui s’offre à eux et à elles (devoir jongler avec des horaires de malades, renoncer à voir ses enfants, etc…) est incompatible avec leur manière de vivre la maternité/paternité (soit parce qu’elles/ils choisissent d’avoir une famille nombreuse, soit parce qu’elles/ils aiment s’occuper des soins, des tâches domestiques… et oui, ça existe, des gens qui aiment ça !) . Le hic, c’est que c’est rare de trouver des hommes dans ce cas… Alors, les femmes-libérées-par-leur-carrière ressentent le choix des autres comme une véritable trahison (et oui, elles n’ont pas d’autre choix que de jongler avec les horaires de malades, de renoncer à la proximité avec leurs enfants…).

L’axe de l’autre débat était la diversité des stratégies et les limites que, en nom de l’égalité des genres, devaient être imposés, dans nos sociétés, pour garantir l’émancipation féminine. Ça serait impossible de synthétiser la richesse des débats. On a discuté de féminisme et anti-racisme, de féminisme « intéllo » et féminisme populaire, de féminisme musulman et de politiques de la diversité…

J’ai eu le sentiment diffus, que l’enjeu était celui de démasquer soit ce qui, au nom du féminisme, était une dérive raciste ou soit ce qui se voulant féministe, était une justification pour maintenir certaines discriminations à l’égard des femmes.

Je pense que, néanmoins, il y avait consensus sur le fait que toutes les démarches visent la même chose, c’est à dire, la liberté et l’égalité. Il est plutôt question de choix stratégiques qui peuvent sembler difficiles à comprendre par certaines militantes de longue date. Est-ce que c’est concevable, pour une femme qui se revendique féministe de faire des choix qui rappellent la condition féminine subordonnée d’avant les années 60 ? Le foulard islamique et le choix de rester à la maison, pour s’occuper des enfants sont nécessairement anti-féministes ?

Le féminisme universaliste, républicain et libéral des Lumières, qui considère que l’humain ne peut l’être véritable ment que si indépendant, autonome, délié de toute influence extérieure et sans attaches affectives ou limitations de toute sorte est-il encore compatible avec les préoccupations d’une génération qui voit l’environnement se dégrader ? Est-il encore porteur d’un modèle fiable quand on voit que la libération-par-la-carrière est possible grâce à l’exploitation des femmes des sociétés plus pauvres, qui migrent pour s’occuper des vulnérables (les vieux, les bébés, les malades), parce que les hommes des femmes libérés-par-leur-carrière refusent de le faire ?

Les femmes d’origine étrangère qui assument et affichent leur différence (par le foulard, par une autre forme de signe distinctif ou engagement public) sortent de l’invisibilité que les sociétés du Nord imposent. Elles refusent le rôle qu’on leur assigne.

Les femmes qui refusent de faire carrière refusent aussi un modèle où la reproduction serait la « basse besogne ».

Et toutes les deux refusent la fatalité que le système économique et l’idéologie libérale impose :
- il faut être un bon consommateur
- il faut se réaliser dans ce qu’on fait
- il faut être performant

Finalement, la distance n’est pas ce qu’elle semble être…

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Quand Marianne incite à la consommation de produits industrialisés

Mon coup de gueule su Agoravox

A croire l’article paru dans Marianne, « Quand l’écologie renvoie les femmes à la maison », (également commenté sur NaturaVox) l’accouchement non-médicalisé, l’allaitement, l’utilisation des couches lavables et le refus de consommer des produits industrialisés seraient des pratiques dangereuses, voire déviantes. La promotion de celles-ci serait une sorte d’encouragement à la relégation de la femme dans la sphère reproductive, un retour en arrière.

Je suis convaincue que ces pratiques sont surtout une forme de résistance à un modèle relationnel individualiste et compétitif, où la qualité des rapports est évaluée à partir du point de vue de la performance et où il n’y pas de place pour le respect de notre écosystème.

D’après mon vécu de mère, de citoyenne et de féministe, ces choix parentaux sont complètement compatibles avec une vie “moderne” et, contrairement à ce que cet article prétend, ils encouragent une implication des hommes dans la sphère de la reproduction. Je rejoins tout à fait l’auteure de l’article dans sa conclusion : la répartition des tâches ménagères et des soins entre les sexes est inégalitaire. Mais de là à vouloir nous faire croire que le choix en matière de parentage soit le problème…

Les choix comme l’allaitement, le cododo, l’accouchement libre et l’utilisation des couches lavables visent à créer et maintenir un lien intense entre parents et enfants pour un épanouissement de tous les membres de la famille et dans le respect de l’environnement. Est-ce que cela implique nécessairement le « retour » de la femme au foyer ? Est-ce qu’elle en a été vraiment libérée avec l’arrivée des biberons, des petits pots et des couches jetables ?

En tant que mère, travailleuse et femme pratiquant ces choix, je suis aussi sensibilisée à un mode de consommation raisonné et raisonnable. Le respect de la nature est une priorité pour moi et inspire souvent mes préférences en matière d’éducation et de mode de relation avec mes enfants. Néanmoins, respect de la nature ne veut pas dire pour autant “naturalisation” de l’identité de genre. Il ne faudrait pas confondre le style de parentage que je défends, qui est basé sur l’empathie et le respect des sentiments et besoins de l’enfant avec un quelconque paradigme basé sur “l’instinct maternel”.

Personnellement, l’idée que l’on puisse prôner le fait de “suivre son instinct maternel” me semble une source inépuisable de culpabilisation des mères qui ne ressentent pas cet “instinct”. Je suis sûre que nous n’en ressentons pas. Nous l’apprenons et nous l’agissons… et nous sommes libres de le choisir.

Ma démarche est un choix conscient, réfléchi, orienté par la jouissance de la proximité avec l’autre en général et l’enfant en particulier. Il diffère, d’un autre style de parentage axé sur la performance et cette performance est mesurée en fonction du moindre impact sur la vie des adultes (moins de pleurs, moins de réveils nocturnes et, en général, moins de ‘contraintes’ sur le corps des parents, surtout de la mère) et est basé sur les croyances que l’on doit “apprendre l’autonomie” à un jeune enfant et que les soins à son égard doivent être reduits à leur strict minimum, coûte que coûte. On ne s’interroge pas sur qui fait les frais de cette économie de soins : les plus vulnérables, la plànète.

Ces choix émanent souvent d’une réflexion de la part de parents conscients, qui refusent d’ailleurs que ceux qui font partie de la sphère médicale ou psychanalytique se croient les seuls à jouir d’outils de réflexion et que les seules ressources existent dans la consommation de marchandises.

Comme pour toute pratique sociale, il est primordiale que les parents qui se sentent attirés par des alternatives puissent découvrir d’autres pratiques de parentage et de se les approprier. Les articles comme celui de Marianne, qui ne proposent rien en termes pratiques mais qui dénigrent des choix qui sont de plus en plus répandus, me semblent peu constructifs.

Je me dis mère insoumise car je refuse de me soumettre à une idée figée et normative de la maternité, de ce que je serais censée sentir ou faire en tant que mère et en tant que femme. Je veux tout simplement vivre cette expérience d’une manière épanouissante et durable et cela passe par une profonde remise en question de ce que la société attend des femmes et des modèles féminins qu’elle propose. Je ne me reconnais pas en la mère courage qui ne fait que ce que son enfant lui demande, lui exige… Je ne me reconnais pas non plus dans le modèle de la professionnelle carriériste pleine de succès, mince et avec un brushing toujours impeccable… encore moins dans la superwoman qui a des enfants parfaits, qui mène son ménage de main de maître et qui enchaîne voyages d’affaires et promotions chaque année.

Les pionnières de la seconde vague du féminisme se sont méfiées de la maternité et ont vu en elle l’origine de l’oppression que nous devions combattre. Elles avaient raison : la maternité imposée devait être un véritable cauchemar. Ne pas savoir si durant des mois ou des années on tomberait enceinte ou on serait à charge d’un ou de plusieurs enfants, s’avérait incompatible avec le développement de tout projet personnel. Sans contraception sûre ni accès à l’avortement, la seule manière de préserver son autonomie était la chasteté et le célibat, mais très peu osaient choisir délibérément cette voie.

Maintenant nous avons les moyens de nos choix.

Le féminisme – surtout le féminisme libéral et reformateur- est victime de son incapacité de considérer l’ humain dans sa dimension relationnelle : il ne suffit pas de définir un idéal de l’être, il est nécessaire d’observer comment est la vie quotidienne, comment sont les affects et les émotions. Le citoyen modèle est un homme blanc hétérosexuel et bon consommateur. Devons-nous nous assimiler à ce modèle ? Devenir ce modèle ?

Notre vie quotidienne est faite de rencontres et de relations avec d’autres êtres : hommes, femmes, parents, enfants, vieux, bébés, gens autonomes, gens dépendants… Elle est aussi faite d’interactions avec l’environnement. Il est urgent, aujourd’hui, de penser à un féminisme qui libère nos relations et qui nous offre du bonheur -ou au moins de la satisfaction- dans ce qui est quotidien et dans nos rêves. Ce féminisme-là nous oblige à penser l’égalité et la liberté dans un contexte relationnel. La question n’est plus « qui est l’ennemi principal ? » La question est « comment vivre et être heureux sans ennemi ? »

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Quel féminisme pour une laïcite interculturelle?

Voici mon dernier article dans le Bruxelles Laïque Echos… Si vous voulez le lire “à la source”, c’est en page 17

Bonne lecture!

Quel féminisme pour une laïcité interculturelle ?

Parmi les principes chers à notre mouvement, l’égalité des genres s’érige comme un fleuron, comme la plus-value qui nous permettra de marquer « notre différence dans le débat philosophique qui nous oppose aux religions »[1].

D’un côté, l’engagement dans des combats comme celui pour la dépénalisation de l’avortement ont placé notre mouvement à l’avant-scène des luttes pour l’émancipation des femmes.

D’un autre côté, la démarche des féministes -que cela soit à l’époque des Lumières, lors de son émergence, ou lors de la 2ème grande vague du mouvement, au 20e siècle-, consiste à déconstruire et à dénoncer la supériorité et l’universalité du sexe masculin dans le Droit naturel (Olympe de Gouges, Wollstonecraft) et dans les savoirs (Beauvoir). Cette démarche pleinement libre-exaministe démontre les irrationalités au sein du Droit et au sein de la pensée scientifique.

Une bonne partie du travail critique de figures comme Simone de Beauvoir s’est concentrée à dénoncer le fait que les sciences (naturelles et humaines) « oublient » de s’appliquer à elles-mêmes la critique méthodologique d’interrogation de ses idées fondatrices ; cette critique permettrait de mettre en question le postulat de bon nombre de disciplines qui définissent les femmes comme les « autres ».

Néanmoins, au delà de l’engagement laïque dans la lutte pour l’égalité des genres et des fondements libre-exaministes de la démarche féministe, les moyens proposés actuellement par une majorité de militants laïques pour atteindre l’égalité flirtent avec une « tentation dogmatique » : celle d’imaginer qu’il y aurait un seul modèle d’émancipation et un seul moyen d’y parvenir.

Laïcité et féminisme : même combat ?

Ces deux mouvements semblent se fondre dans une même démarche et semblent partager des objectifs communs. Certains auteurs affirment que « Le féminisme est une plante qui ne peut pousser que dans le terreau de la laïcité »[2]. Faut-il être laïque pour être féministe ?

Toutes les femmes qui, un jour ou l’autre, prennent conscience de leur condition, se révoltent contre une configuration des rapports de genre qui les placent dans une position de subordination et s’engagent dans la lutte pour changer cette situation peuvent être appelées féministes.

Cette prise de conscience se fait à partir de l’expérience de chacune, elle-même façonnée à partir du contexte où elle a évolué. Il y a une infinie diversité de femmes et elles ne composent pas un groupe social déterminé. Avant d’avoir conscience d’être femme et subordonnée en tant que telle, on appartient à une classe, à un « groupe ethnique », à une communauté, etc. Souvent, la prise de conscience de la discrimination de genre vient se greffer à d’autres discriminations sociales, de couleur de peau, d’appartenance à une communauté, d’orientation sexuelle, etc.

C’est à partir de l’appartenance à un contexte spécifique que les femmes s’inscrivent dans une démarche féministe et c’est en identifiant ce qui est à l’origine de leur subordination qu’elles développent leur action. Cela peut inclure une remise en cause des croyances religieuses, mais pas toujours et pas nécessairement. Il est possible de remettre en cause certains dogmes religieux, qui seraient à l’origine de l’inégalité de genre, sans toutefois renoncer en bloc à l’idée de l’existence de dieu.

Par exemple, il existe actuellement, un mouvement qui prône une re-lecture des textes religieux, notamment parmi les féministes musulmanes, et qui remet en cause le statut inférieur des femmes au sein de leur communauté. Cette démarche peut ne pas être laïque, mais elle est anti-dogmatique et définitivement féministe.

Ainsi, au sein de chaque groupe social et de chaque société, les femmes vivent des formes spécifiques d’oppression, d’où la difficulté à unifier les stratégies pour arriver à l’égalité : à partir de chaque contexte, les moyens adaptés pour abolir les discriminations doivent être ciblés puisqu’il s’attaquent à un mécanisme de domination particulier. Plus que le fait de partager le même sexe, c’est l’universalité de leur subordination qui rapproche les femmes et, malgré les combats gagnés, aucun pays ou aucune société ne peut se targuer d’être arrivé à vaincre le patriarcat. Même les sociétés démocratiques, où la laïcité est reconnue, où l’égalité de genre est acquise au niveau juridique, où la loi proscrit les discriminations n’ont pas réussi à détruire l’inégalité de fait, le plafond de verre, la double journée de travail, la sous représentation politique des femmes…

Certes, historiquement, le combat laïque a réussi à préserver l’espace public des dogmes religieux qui instauraient inégalité des genres, mais ce sont les femmes qui ont démontré où s’arrêtait l’universalité prônée par les Lumières, où se situaient les limites des raisonnements progressistes. Le mérite des militants laïques a consisté à intégrer pleinement, mais ultérieurement, cette démarche critique des femmes dans leur combat et, ce faisant, ils ont ajouté de la cohérence à leur démarche, s’inscrivant dans une tradition anti-dogmatique et libre-exaministe.

La laïcité n’a pas permis, à elle toute seule, de créer une société égalitaire pour tous les sexes, c’est pour cela que la lutte féministe continue. Mais, le féminisme ne peut être véritablement universel que s’il prend en compte les différences de contexte qui sont à l’origine des différentes stratégies de libération des femmes.

Conquêtes du féminisme libéral…

En Europe, la conquête de l’égalité formelle s’est faite d’abord à travers le suffrage universel, puis sur base d’autres politiques de promotion de l’égalité des genres majoritairement et traditionnellement issues d’une vision libérale de l’individu et du féminisme.

A partir de cette vision, qui est en filiation directe avec les idéaux de la Révolution française, la liberté individuelle et l’égalité sont les deux axes principaux de la lutte.

Ce courant estime que les réformes des lois vont permettre d’atteindre l’égalité complète : les sociétés démocratiques modernes seraient perfectibles et passibles d’être mieux adaptées aux femmes. Dès lors, un effort doit être fourni en termes de lutte contre les valeurs rétrogrades, souvent véhiculées par les religions, rendant possibles les discriminations. Alors, les moyens les plus efficaces pour enrayer les discriminations seraient la représentativité politique des femmes, l’éducation non-sexiste et un arsenal juridique approprié à la lutte contre les discriminations.

Dans la vision libérale du féminisme, on croit à la possibilité d’atteindre l’égalité des genres dans le système actuel. C’est pour cette raison qu’on appelle ce courant « réformiste » ou « modéré » et ce malgré les apparences combatives que ses tenants pourraient endosser. En effet, les féministes libéra-ux-les seront souvent mal à l’aise avec les lois sur la parité, les systèmes de quotas et autres mécanismes basés sur l’identité de genre qui tentent de proposer des solutions aux échecs des mesures formelles.

Finalement, dans cette perspective, l’universalisme libéral serait tout à fait capable de s’accommoder des différences de toute sorte si toutefois l’individu se montre capable de laisser ses appartenances de côté au sein de la sphère politique.

Nous sommes dans une grille de lecture, inscrite dans la tradition moderne qui, depuis Descartes, repose sur le mythe du sujet en tant que substitut de Dieu dans la philosophie : sujet conscient, autonome, unifié, rationnel, calculateur, transparent… Cette tradition se traduit, dans le domaine politique, par une conception des citoyens équivalents entre eux et abstraits, déliés de leurs particularités et imperméables à une quelconque détermination sociale, économique, culturelle ou politique qui engendre la maîtrise d’un groupe dominant sur les autres composantes de la société. A un tel niveau d’abstraction, tous les individus peuvent être dit égaux en droit alors que dans les faits cette conception masque la maîtrise d’un groupe dominant sur les autres composantes de la société. Toute la pensée « post-moderne » (psychanalystes, anthropologues, philosophes, etc.) a consisté à déconstruire ce dogme de l’individu et à montrer qu’il ne correspond en rien à la réalité des hommes et des femmes concrèt-e-s.

… et défis féministes de la laïcité interculturelle.

Face à l’échec des mesures formelles (accès au droit de vote, égalité juridique) pour donner une place aux femmes dans la sphère publique et dans un contexte d’effervescence sociale et politique, émergent d’autres positions et d’autres voix. Certains vont qualifier ces nouvelles démarches féministes de « radicales ».

Ce courant radical va dénoncer l’impossibilité de lutter contre l’oppression des femmes sans une profonde remise en question des fondements de la société, de la démocratie et des rapports sociaux. Les réformes ne suffisent pas à distribuer le pouvoir et les ressources entre l’ensemble des citoyens. Le changement que les femmes exigent n’est pas une adaptation du système à leurs intérêts sur base de mesures d’exception, mais une part active dans la prise des décisions qui concernent la chose publique et « si les impératifs sociaux sont tels que la majorité de la population ne puisse s’y adapter, c’est qu’ils sont inadéquats et qu’il faut les changer. »[3]

De même, le courant radical s’est nourri de l’analyse d’autres féminismes, vénus d’ailleurs, nourris des expériences de femmes noires, des lesbiennes, des transgenres, des femmes du Sud et, en général, des femmes issues des sociétés post-coloniales. Elles ont dénoncé la réalité des discriminations multiples et le vécu d’un quotidien marqué par le racisme et les injustices à l’égard de leur communauté ou de leur « race ». Pour beaucoup d’entre elles, la prise de conscience de leur oppression en tant que femmes est indissociable de la prise en compte de l’oppression qui les rend aussi solidaires avec leurs hommes.

Les constats qu’elles apportent exigent l’élargissement des stratégies de lutte contre les inégalités. Plus que jamais, les voies pour l’émancipation des femmes semblent se multiplier et se diversifier.

Néanmoins, malgré cette richesse, nous retrouvons, dans nous sociétés occidentales et confrontées à la diversité de leur population, un discours excluant et stigmatisant qui, sous couvert d’un discours émancipateur, prône une seule voie, prétend verrouiller la démarche de lutte pour l’égalité de genre et l’utiliser pour créer une division et une classification entre les femmes.

Les démarches qui visent à dénoncer le sexisme spécifique au sein d’un groupe social -souvent ethnicisé- le qualifiant « d’extraordinaire » provoquent, à juste titre, le refus des femmes que ce discours voudrait émanciper.

De même, en dénonçant le sexisme chez les « autres » on tente de nier les inégalités présentes dans toute la société. Cette démarche se présente comme féministe, mais « Tout ce qui minimise le patriarcat ou la conscience de son existence va à l’encontre du féminisme comme action et comme théorie »[4].

Pour une laïcité sensible à la polyphonie féministe et féminine

Tout au long de son histoire, la laïcité a su intégrer les voix de ceux et de celles qui ouvrent des brèches dans la pensée unique. Actuellement, le défi est celui d’intégrer ces nouvelles voix féminines qui dénoncent le fait que l’égalité entre les sexes prétende être l’apanage d’un seul groupe social.

Idéalement, la laïcité devrait enrichir son projet du « vivre ensemble » tout en créant des alliances avec des femmes qui se retrouvent dans cette intention anti-dogmatique. Mais, attention « Si on dit que l’égalité homme-femme ne se conçoit qu’en se débarrassant des religions, aucune femme croyante n’adhèrera à cette idée d’égalité parce qu’elle percevra le féminisme comme une menace pour ses valeurs religieuses. Tout en sachant, en plus, que les hommes pratiquant la même religion auront vite fait de diaboliser le féminisme… »[5]

Dans la démarche actuelle du mouvement laïque belge, qui vise à créer des « rencontres avec (… ) celles qui aspirent à la reconnaissance de leurs droits et s’organisent pour se défendre et y parvenir »[6] une attitude d’ouverture pour une polyphonie féministe semble plus nécessaire que jamais.


[1] P Galand Regards sur la laïcité. Vers une société plus juste. Passerelles n°66 p 9

[2] Teresa López Pardina in Feminisme et laïcité Révue Chimères, n° 65 p138

[3] F Collin La démocratie est-elle démocratique ?, repris dans Cahiers du Grif (« La société des femmes »), Bruxelles, Ed Complèxe, 1992

[4] C Delphy Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme Nouvelles Questions féministes, n°1 – 2004, p 77

[5] Mwana Muke Je suis une féministe bourgeoise http://www.feministes.net/

[6] P Galand Regards sur la laïcité. Vers une société plus juste. Passerelles n°66 p 9.

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Allaitement et féminisme

SOURCE : Cairn

L’allaitement est-il compatible avec le féminisme ?

Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau [*]

« Le lait de sa mère auquel il [l’enfant] a droit. »
« L’allaitement est aussi une servitude épuisante […] c’est au détriment de sa propre vigueur que la nourrice alimente le nouveau-né. »
A priori, rien de commun entre ces deux phrases. Et pourtant… Toutes deux ont été écrites par des féministes. La première par Marie Béquet de Vienne, féministe franc-maçonne, qui créa en 1876 la Société de l’allaitement maternel. Quant à la seconde, elle est tirée du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.
Les rapports entre féminisme et allaitement n’ont jamais été simples, et ont beaucoup varié selon les époques et les pays. Car il y a féminisme et féminisme. En simplifiant énormément les choses, on pourrait dire que le féminisme se divise en deux courants :
  • celui pour qui être une femme, avec un corps de femme et les fonctions biologiques qui vont avec (menstruations, grossesse, allaitement…), est une joie et une fierté ;
  • celui pour qui tout ce qui est proprement féminin est au contraire une calamité qui a de tout temps fait le malheur des femmes, et pour qui le combat à mener est d’obtenir une stricte égalité entre hommes et femmes (entre autres : partage des tâches domestiques, dont les soins aux enfants).
Selon donc que l’on considère la variante « essentialiste » (ou « identitaire » ou « différentialiste »), ou la variante « égalitariste » du féminisme, on pourra passer d’une exaltation de la maternité et de l’allaitement (comme pouvoirs spécifiquement féminins), à une vision de la maternité comme un esclavage (« lieu de domination masculine ») et de l’allaitement comme un esclavage à la puissance 10.
En France, au cours des dernières décennies, c’est manifestement le deuxième courant qui a dominé le mouvement féministe. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.
Un peu d’histoire française
À la fin du xix e siècle et au début du xx e, les féministes françaises tiennent un discours qui en étonnerait plus d’un(e) de nos jours. Comme le montre très bien Anne Cova dans son ouvrage Maternité et droits des femmes en France (xix e-xx e siècles) [1], elles parlent alors de l’allaitement comme de « cette obligation [qui] découle de la nature des choses », comme d’un « devoir maternel » et d’une « question vitale de notre pays » (La Fronde, 14 avril 1899). Elles luttent contre la mise en nourrice, ce « coup trop sanglant pour la maternité » (Le journal des femmes, février 1893), et les bureaux de nourrices, décrits comme « des officines épouvantables par lesquelles tant de pauvres petits diables qui ne demandaient qu’à vivre ont trouvé la mort » (La Fronde, 10 février 1899).
Dès sa création en 1897, La Fronde entre aussi en campagne contre le biberon à tube, accusé à juste titre d’être un « tueur de bébés ». Le journal ouvre un registre destiné à recueillir des signatures demandant l’interdiction de cet « ustensile meurtrier » (obtenue en 1910, par la loi du 6 avril).
À cette occasion, le journal féministe parle de « ressusciter la maternité intégrale ». Il recommande d’ailleurs la lecture du roman de Zola Fécondité, qui est un hymne à la maternité et à l’allaitement ; et dans son numéro du 19 novembre 1899, il publie une interview de l’écrivain qui déclare : « L’allaitement maternel est une obligation si naturelle, qu’il semble inutile de la commenter. »
À cette époque, les féministes soutiennent activement le travail de Marie Béquet de Vienne. Sa Société de l’allaitement maternel, créée pour encourager les mères pauvres à allaiter et leur fournir une aide matérielle, adhère en 1898 à la Fédération française des sociétés féministes. La Fronde en parle comme d’une « œuvre admirable ».
Elles luttent aussi, activement, pour que les travailleuses qui allaitent disposent de droits spéciaux. Elles se réjouiront du vote de la loi du 5 août 1917 instituant l’« heure d’allaitement » et les « chambres d’allaitement », tout en regrettant la durée trop courte prévue pour les tétées et en se plaignant de la mauvaise application de la loi (voir l’étude de Gabrielle Letellier, Les chambres d’allaitement dans les établissements industriels et commerciaux, 1920).
Les féministes se féliciteront également de la loi du 24 octobre 1919 qui énonce que « toute Française […] allaitant son enfant au sein, reçoit, pendant les douze mois qui suivent l’accouchement, une allocation supplémentaire de quinze francs, entièrement à la charge de l’État » (voir leurs journaux Le Droit des femmes et La Française), tout en regrettant là aussi sa mauvaise application et le trop faible montant de l’allocation (par exemple lors des premiers états généraux du féminisme, du 14 au 16 février 1929).
En 1925, La Française parle des propositions de lois faites par un groupe de députés communistes, qui demandent notamment le versement pendant un an d’allocations d’allaitement s’élevant à 25 % du salaire moyen de la région, et l’installation effective de chambres d’allaitement (d’après le rapport d’Henriette Alquier en 1927, « jamais aucune loi ne fut aussi transgressée que celle sur les chambres d’allaitement »).
L’article 9 de la loi sur les assurances sociales (1928/1930) prévoit, pour les mères salariées qui allaitent, des allocations mensuelles dont le montant s’étale sur plusieurs mois et est dégressif avec le temps. Les féministes s’inquiètent de ce barème décroissant qui incite, selon elles, les mères à n’allaiter que pendant les premiers mois.
De cette période, on peut dire que les féministes françaises mettent la maternité, et l’allaitement, au cœur de leurs préoccupations, luttant pour la reconnaissance de « la maternité, fonction sociale » (Henriette Alquier), et donc pour que l’État intervienne en sa faveur. À l’époque, peu nombreuses sont les féministes qui, comme Madeleine Pelletier, jugent la maternité aliénante.
Après la Deuxième Guerre mondiale et tout au long des années 1950 et 1960, on assiste à un renversement complet de tendance : même s’il subsiste quelques féministes pour chanter la maternité (notamment dans la mouvance du Parti communiste), la majorité se retrouvent dans le discours de Simone de Beauvoir et de son ouvrage, Le deuxième sexe, pour dénoncer l’esclavage de la maternité, et centrer le combat féministe sur le droit à la contraception et à l’avortement.
Le gouvernement de Vichy exaltait tellement l’idée de la mère et de la femme au foyer (« Travail, famille, patrie »), accompagnée d’une telle régression des droits des femmes, qu’on peut comprendre qu’on ait ainsi « jeté le bébé avec l’eau du bain »…
Mais du coup, toute une génération de féministes est passée complètement à côté de la maternité. Comme le dit la philosophe Élisabeth G. Sledziewski [2], « pour les deux générations féministes de l’après-guerre, que l’on pourrait nommer d’une part celle du « Deuxième sexe », d’autre part celle du mlf, l’intérêt pour la dimension maternelle de l’identité sociale et psychique des femmes a été et demeure une concession inenvisageable au système de l’oppression sexiste ». Citons également Marielle Issartel [3] : « Je fais partie des générations de femmes interdites de maternage. Mes amies de jeunesse entachaient de défiance leur lien avec leur enfant dès avant sa naissance. Crèche à trois semaines sans nécessité, dressage à la débrouille dès les premiers mois, honte des bouffées de compassion et, systématique ou presque : le refus d’allaiter. »
En fait, les années 1970 (la « génération du mlf ») seront sur ce plan assez contradictoires, voyant à la fois la continuation, sur un mode assez violent, de la dénonciation de la « maternité esclave » (titre d’un ouvrage collectif paru en 1975), et l’épanouissement d’un courant « essentialiste » (Hélène Cixous, Annie Leclerc, Luce Irigaray, Julia Kristeva…) qui prône la reconquête de leur corps par les femmes (« notre corps, nous-mêmes ») et permet à un certain nombre de femmes de vivre un allaitement heureux, voire sensuel et hédoniste (voir dans La guenon qui pleure d’Hortense Dufour : « Je fais ce que je veux avec lui et il rampe et il tète et je dors et je me réveille et je le reprends et je le lèche et il tète et je l’oublie et je le reprends et le remets encore à ma source de lait »).
Plus récemment, même si les féministes anti-allaitement se font moins entendre, elles restent sur les mêmes positions. J’en veux pour preuve un article retentissant intitulé « L’oms, valeur ajoutée ? », paru en 1993 dans Chronique féministe, l’organe de l’Université des femmes de Bruxelles. On y lit que l’oms fait « pression pour, moralement, obliger les mères à allaiter », ce qui est « une manœuvre pour un retour des femmes au foyer », alors que « allaiter est très fatigant pour la mère » et que les mères doivent « avoir le droit de choisir le mode d’allaitement – sein ou biberon – qui leur convient ».
Le nombre croissant de femmes poursuivant l’allaitement après la reprise du travail semble bien contredire cette vision, au point que certains ont vu dans le tire-lait un instrument féministe ! C’est un peu comme si l’on revenait au féminisme des années 1900, qui se préoccupait des droits de la femme allaitante au travail…
Ailleurs dans le monde
Un pays comme les États-Unis a vu, lui aussi, s’affronter les « égalitaristes » et les « différentialistes ». D’un côté, celles pour qui le féminisme est basé sur la remise en cause radicale des déterminismes biologiques ; qui voient dans leur corps et leurs capacités reproductives la source de l’oppression des femmes ; qui pensent que la technologie (dont le biberon) est libératrice (R. Lazaro) ; qui voient toute information donnée sur l’allaitement comme un risque de « culpabilisation » des femmes et insistent sur la « liberté de choix ».
De l’autre côté, celles qui critiquent la vision technologique capitaliste de la grossesse, de l’accouchement (B. Rothman) et de la puériculture où des « experts » dictent leur conduite aux femmes (Ursula Franklin) ; celles qui dénoncent la dichotomie sein allaitant/sein érotique et la réduction des seins à des objets sexuels ; celles qui voient le corps des femmes comme source de spiritualité et de pouvoir et non d’oppression, au risque de « romanticiser » la maternité et l’allaitement (ecofeminism ou biological feminism), ou qui insistent sur la production sociale que représente la maternité (M. Mies) et sur l’allaitement comme exemple de politisation de la sphère privée.
Comme en France, la « seconde vague » féministe, du début des années 1960 au milieu des années 1970, a vu la domination du courant rejetant la maternité. Un article de magazine de l’époque comparait même le fait de s’occuper à plein temps d’un bébé ou d’un bambin au fait de « passer toute la journée, tous les jours, en la seule compagnie d’un débile mental incontinent »… Au milieu des années 1970, d’autres voix se firent entendre, comme celle d’Adrienne Rich (Of Woman Born, 1976) qui militait pour une culture féminine séparée.
On peut également parler de La Leche League qui, depuis sa création en 1956, a accompagné un demi-siècle d’allaitement aux États-Unis et dans le monde. Certains s’étonneront sans doute qu’on puisse en parler comme d’un mouvement féministe. Pourtant, les groupes lll ne sont-ils pas les ancêtres des groupes de femmes, des groupes de self-help (« groupes d’auto-support ») qui devaient fleurir dans les années 1970 ? Comme le dit Mary-Ann Cahill, l’une des fondatrices de lll, dans le livre d’entretiens, Seven Voices, one Dream : « Même si nous ne le réalisions pas à l’époque, nous étions les précurseurs du mouvement de “libération de la femme”, dans la mesure où il était pour nous capital d’avoir le contrôle sur les décisions importantes de notre vie, comme la façon d’accoucher ou de nourrir nos bébés. » Marian Tompson, une autre fondatrice de lll, ajoute : « Nous voulions jouer un rôle actif dans le processus de la naissance et la façon de répondre aux besoins nutritionnels et émotionnels de nos bébés. Nous ne nous contentions pas de “faire comme on vous dit de faire” ni d’être de “bonnes filles obéissantes”. Nous insistions pour avoir notre mot à dire sur ces décisions qui nous concernaient si profondément en tant que femmes, et affectaient nos bébés et nos familles. »
Dans les pays scandinaves, les féministes se sont plutôt battues, comme les féministes françaises du début du xx e siècle, pour que soit reconnue la fonction sociale de la maternité (congés maternité, allocations…). Parmi tous les pays occidentaux, c’est là que les taux d’allaitement sont actuellement les plus élevés, avoisinant les 100 % à la naissance, ainsi que… le pourcentage de femmes élues dans les différentes assemblées. Un exemple : alors qu’en France, le taux d’allaitement à la naissance est de 52 % et le pourcentage de femmes élues à l’Assemblée nationale de moins de 12 % (élections de juin 2002), en Suède, il y a 99 % d’allaitement à la naissance et 43 % de femmes élues au niveau national… Comme quoi, et contrairement à ce que disent tous ceux qui accusent les défenseurs de l’allaitement maternel d’être « contre les femmes », l’allaitement est tout à fait compatible avec un engagement des femmes dans la vie publique.
L’opposition entre les différents féminismes renaît chaque fois que des féministes venues de différents pays se retrouvent dans une réunion internationale. C’est ainsi qu’au deuxième Forum social mondial de Porto Alegre, en février 2002, dans un atelier justement intitulé « Féminisme et allaitement », l’animatrice brésilienne annonça dès le début que le débat porterait principalement sur la façon dont l’allaitement est vécu par les femmes approchant la ménopause, et non pas sur le féminisme en soi, chose selon elle déjà assez discutée par ailleurs…
L’allaitement, puissance de la femme ?
L’allaitement échappe au système marchand, puisque le lait de femme est gratuit (sauf lorsqu’il est recueilli par les lactariums) et que sauf exception, il ne nécessite aucun dispositif pour sa production ni son utilisation. Il rend donc la femme indépendante de ce commerce.
Il lui donne aussi une extraordinaire confiance en ses capacités, un sentiment de force, de puissance, de compétence, de plénitude. Elle sait en effet qu’elle a pu faire grandir et grossir son enfant avec quelque chose que son propre corps a produit. Elle n’a pas eu à s’en remettre à un produit industriel, elle n’a pas eu à suivre les directives d’un « expert » sur les quantités à donner, les horaires à respecter, etc. C’était elle l’expert en ce qui concernait la nutrition et le bien-être de son enfant.
N’oublions pas le plaisir éprouvé par les femmes à allaiter leurs petits. On en parle peu, comme s’il était suspect (« elle se fait plaisir à allaiter ») ; il est pourtant décrit par tant de textes. Comme Annie Leclerc qui, dans Parole de femme, écrivait : « C’est le corps qui est heureux quand le lait monte dans les seins comme une sève vivace, c’est le corps qui est heureux quand le bébé tète. »
Un auteur comme le Canadien Joël Martine renoue avec la « radicalité politico-psychanalytique » des années 1970, en insistant non seulement sur l’enjeu sanitaire de l’allaitement, mais aussi sur son « enjeu socio-économique, les « profondeurs charnelles et fantasmatiques du vécu féminin », la qualité du « dialogue charnel pré-verbal » de la mère avec son bébé, l’importance pour le mouvement féministe d’intervenir sur l’enfantement et le maternage, et de jouer ainsi « un rôle exemplaire dans la mise en œuvre d’une éthique de solidarité et d’émancipation [4] ».
Pour Penny Van Esterik, Américaine féministe et militante de l’allaitement, les groupes féministes devraient intégrer l’allaitement dans leurs luttes pour plusieurs raisons :
  • l’allaitement suppose des changements sociaux structurels qui ne pourraient qu’améliorer la condition des femmes ;
  • l’allaitement affirme le pouvoir de contrôle de la femme sur son propre corps, et met en question le pouvoir médical ;
  • l’allaitement met en cause le modèle dominant de la femme comme consommatrice ;
  • l’allaitement s’oppose à la vision du sein comme étant d’abord un objet sexuel ;
  • l’allaitement exige une nouvelle définition du travail des femmes qui prenne en compte de façon plus réaliste à la fois leurs activités productives et leurs activités reproductives ;
  • l’allaitement encourage la solidarité et la coopération entre femmes, que ce soit au niveau du foyer, du quartier, au niveau national et international.
Comme le dit Élisabeth G. Sledziewski [5], « le féminisme pourrait, en osant penser à neuf la maternité, trouver l’occasion historique de transformer un discours défensif et militant en discours sur les nouvelles exigences de la condition humaine, et donc en message éthique universel ». L’osera-t-il ? Je l’espère.

BIBLIOGRAPHIE
· Cova, A. 1997. Maternité et droits des femmes en France (xix e-xx e siècles), Anthropos.
· Penny Van Esterik, Breastfeeding : A Feminist Issue, waba (World Alliance for Breastfeeding Action).
· Penny Van Esterik. 1994. « Breastfeeding and feminism », International Journal of Gynecology & Obstetrics, 47 Suppl. S41-S54.
· Blum, L.M. 1999. At the Breast : Ideologies of Breastfeeding and Motherhood in the Contemporary United States, Beacon Press.
· DeJager Ward, J. 2000. La Leche League at the crossroads of medicine, feminism and religion, The University of North Carolina Press.
NOTES
[*] Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, ancienne présidente de La Leche League, rédactrice d’Allaiter aujourd’hui.
[1] Les informations sur cette période sont tirées de cet ouvrage.
[2] Intervention lors du 3e Congrès de maternologie, 10 novembre 1999.
[3] Dans Mémoires lactées, Autrement, 1994.
[4] Voir son site http:// joel. martine. free. fr

[5] Intervention lors du 3e Congrès de maternologie, 10 novembre 1999

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“pour éléver un enfant il faut tout un village”

Notre société laisse la responsabilité de l’éducation et des soins des enfants, malades et vieux à la famille nucléaire et, au sein de la famille nucléaire, c’est la débrouille selon les possibilités de chacun/e et les valeurs communes ou individuelles. C’est radicalement nouveau en termes de d’organisation sociale : ça n’a jamais été comme ça dans l’histoire de l’humanité.
De plus, -et ça me semble être le comble de l’injustice- c’est que ce sont le plus souvent les femmes qui renoncent à leurs envies (professionnelles ou artistiques ou en termes d’engagement dans des projets qui leur permettent de s’épanouir en tant qu’individu) pour assumer ces tâches, quand c’est à la société qui correspond le fait de proposer des solutions suffisamment flexibles et satisfaisantes pour que chacune fasse des VRAIS choix, qu’on n’ai pas à choisir entre l’un ou l’autre et qu’on puisse tout avoir.
Ne vous trompez pas, je ne veux pas dire par là qu’il faille sacrifier les besoins des plus petits pour l’épanouissement des femmes. Je pense que, pour que les choix soient véritablement libres, la société devrait soit :
*reconnaitre matériellement l’investissement des individus (peu importe le sexe) dans la tâche reproductive, c’est à dire, créer un vrai revenu pour les mères/pères au foyer.
*organiser le travail de telle sorte que les parents qui travaillent puissent concilier véritablement vie professionnelle/vie familiale.
*encourager l’investissement des pères via primes aux entreprises qui donnent de la souplesse aux travailleurs de sexe masculin.
Mais bon… s’il fallait choisir, laquelle de ces options vous semble prioritaire?

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